Selon les données de l'Agence Internationale de l'Énergie, le secteur des transports représente environ un quart (24,4 %) des émissions mondiales de CO2, avec la circulation routière contribuant à près de trois quarts (74 %) de ces émissions. En conséquence, la circulation routière seule contribue à elle seule à environ 20 % du réchauffement climatique mondial.

Face à ce contexte, une réflexion sur la décarbonisation des modes de déplacement s'impose, notamment l'importance de promouvoir l'utilisation des transports en commun pour atténuer ces impacts environnementaux. Et dans cette perspective, la gratuité des transports en commun a été abordée comme l'une des stratégies pour relever ce défi écologique. Le concept est simple et radical, rendre gratuit pour tous, sans distinction, les services réguliers de transport public sur le périmètre d'une commune, ou d'une intercommunalité.

Cependant, ce sujet relève de nombreux enjeux écologiques, économiques et sociaux, et fait beaucoup débat. Une question demeure : la gratuité des transports en commun constitue-t-elle réellement un moteur de la transition écologique ?

Dans cet article, nous verrons les communes ayant déjà testé ce dispositif, les enjeux que soulève la gratuité des transports en commun, ainsi que son impact réel sur la transition écologique.

Les villes qui ont sauté le pas de la gratuité des transports

La gratuité des transports publics s’étend peu à peu en France, ne touchant pas moins de 43 villes aujourd’hui, parmi lesquelles Montpellier se distingue en tant que plus grande métropole d'Europe à adopter cette mesure avec ses 500 000 habitants. Cette tendance s'étend aussi au-delà des grandes agglomérations, à l’échelle régionale. En effet, en Hauts-de-France, tous les élèves peuvent prétendre à la gratuité des transports depuis 2020, de la maternelle jusqu’à la fin des études secondaires !

Une transition remarquable vers la mobilité durable, ces initiatives visent à faciliter l'accès aux transports en commun, encourageant ainsi une transition écologique tout en améliorant la qualité de vie des citoyens. Mais cette adoption de la gratuité des transports soulève également des enjeux cruciaux que nous aborderons ultérieurement, ce qui fait l’objet de nombreux débat.

Retrouver l’ensemble des territoires proposant la gratuité totale de leur transport en France

1. La gratuité des transports, des enjeux sociaux forts

1.1 Aider les personnes défavorisées 

Cette gratuité des transports en commun constitue un levier efficace pour accroître le pouvoir d'achat des usagers, offrant une libération financière particulièrement appréciée par les personnes aux revenus modestes. Ces personnes font face à une charge financière supplémentaire, notamment celles qui ne peuvent pas se permettre l'achat d'un abonnement mensuel ou annuel en raison du coût global élevé à payer en début d’année ou de mois. Dans cette situation, elles se voient contraintes d'opter pour l'achat de billets unitaires, qui, proportionnellement, représentent une dépense plus conséquente. De plus, très souvent de nombreuses personnes éligibles à un tarif réduit pour les transports en commun n’en font pas la demande. Ce phénomène s’explique notamment par la complexité des démarches : obtenir un tarif réduit nécessite de se familiariser avec les conditions, d’aller se renseigner, de remplir un dossier et de fournir des pièces justificatives, impliquant parfois plusieurs déplacements, que ces personnes ne peuvent pas se permettre de faire pour des raisons financières. Cela peut également résulter du désir d'éviter des situations gênantes, notamment lorsqu'il faut justifier du tarif réduit lors des contrôles de titres de transport.

1.2 Rendre plus accessible la mobilité

Plus besoin de se poser des questions, il suffira juste de monter dans le bus ! La gratuité des transports en commun offre non seulement une solution de mobilité universelle, mais simplifie également l'accès pratique aux transports en éliminant les préoccupations liées aux moyens de paiement ou à la possession d'un titre de transport. Pour les personnes défavorisées, sans voiture ou limitant leur usage pour des raisons financières, la gratuité des transports a des implications directes sur leurs déplacements, améliorant leur vie sociale en facilitant les sorties et les rencontres. De manière plus significative, l'accès simplifié à la mobilité peut jouer un rôle crucial dans l'accès à l'emploi, voire à un emploi de meilleure qualité, contribuant ainsi à l'amélioration de la situation financière et sociale des individus concernés.

2. La gratuité des transports, un enjeu environnemental important

Cette initiative offre une occasion de mettre en avant le transport collectif, sensibilisant ainsi la population aux problèmes de pollution et facilitant la mise en œuvre de politiques restrictives envers les déplacements polluants, notamment les voitures individuelles.

La gratuité des transports présente plusieurs avantages, souvent soulignés par les Autorités Organisatrices de la Mobilité (AOM) qui l'appliquent. Elle se présente avant tout comme un levier pour promouvoir la transition écologique, encourageant l'adoption de modes de transport plus durables et offrant une alternative pratique et économique. Ce changement de comportement s'avère être une aspiration partagée, comme en témoigne les chiffres d'une enquête Harris Interactive réalisée pour RTL et M6, révélant que 53 % des Français seraient « disposés à renoncer à l'usage de véhicules individuels » dans un objectif de dépollution.

La gratuité des transports peut également réduire la production de déchets, éliminant l'achat de titres unitaires papier et l'utilisation de cartes d'abonnement en plastique. Cependant, cet avantage est valable uniquement dans le cas d'une gratuité totale et universelle, s'appliquant à tous les utilisateurs indépendamment de leur âge ou lieu de résidence.

3. La gratuité des transports, une solution verte… ou pas   

Cette mesure ne semble pas porter ses fruits sur le plan écologique à première vue, d’après ce que l’on observe dans quelques villes. La raison ? Le maintien des déplacements par voiture individuelle. Certains estiment que le choix de la voiture est souvent motivé par le confort ou le manque d'alternatives, les bus desservant pour la majorité les grandes villes seulement. Une étude du Laboratoire Interdisciplinaire d'Évaluation des Politiques Publiques de Sciences Po indique que, dans les villes ayant instauré la gratuité, le transfert modal (report d'une partie des flux d'un mode de transport vers un autre) depuis l'automobile est généralement faible, et se fait plutôt depuis des modes de déplacement actifs tels que la marche et le vélo, modes de déplacement déjà durables.

Selon certains constats, la gratuité des transports n’inciterait pas les automobilistes à abandonner la voiture, mais même plutôt les piétons à marcher moins ! Dans plusieurs agglomérations, les bus seraient remplis de cyclistes, ce qui s'articule autour de l'idée que la gratuité ne provoque pas de transfert modal de la voiture vers les transports collectifs. Plusieurs affirment le contraire : au lieu d'encourager les automobilistes à utiliser les transports publics, il y aurait un basculement de marcheurs et de cyclistes profitant de l’effet d’aubaine pour se mettre à utiliser les transports publics, ce qui ne participerait pas du tout à la transition écologique !

Ce constat toutefois, n’est pas valable partout. Des résultats d’études menées à Dunkerque, Grenoble, et Paris présentent des nuances : une réduction marginale de la part modale de la voiture a été observée, mais avec une diminution plus significative de la marche et du vélo également, suscitant des interrogations sur la perception individuelle et les impacts à long terme de cette gratuité  des transports.

Avec ces avis divergents, la réponse à la question de l’écologie est telle : nous n’avons pas réellement assez de recul sur ce dispositif. L'évaluation de la dimension écologique de la gratuité nécessite une approche globale, prenant en compte des éléments indirects et mesurables à plus long terme. Un rapport du Sénat met donc en garde ce bilan environnemental mitigé en raison d'un manque de données et de recul. Pour mieux mesurer l’impact de la gratuité, les agglomérations prévoient des études approfondies pour les prochaines années afin de déterminer réellement l’utilité de la gratuité des transport sur la transition écologique. C’est le cas de la Communauté urbaine de Dunkerque, qui prévoit une vaste étude sur les habitudes de déplacement des usagers d'ici 2025 pour évaluer l'impact de la gratuité mise en place en 2018.

4. La gratuité des transports, une mesure difficile à mettre en place

En analysant les déplacements en voiture, il apparaît que 90 % d'entre eux ne pourraient être reportés sans perte de temps, soulignant la complexité des déplacements qui dépendent souvent de la voiture en l'absence d'une offre de transports suffisante. La gratuité pourrait inciter certains piétons à utiliser les transports en commun, mais beaucoup moins les automobilistes.

Quant à la capacité des réseaux existants, les responsables de la RATP et de SNCF Mobilités ont souligné les difficultés actuelles dues à la saturation des lignes. Une mise en place de la gratuité totale entraînerait un afflux massif de passagers, mettant à rude épreuve des lignes déjà surchargées dans certaines agglomérations, comme en Ile-de-France. Même avec des investissements futurs prévus, la gratuité pourrait compromettre l'amélioration attendue en introduisant de manière soudaine jusqu'à sept années de croissance du trafic. Les risques de saturation, de dégradation du confort des voyageurs et d'effets indésirables sur la mobilité des usagers aisés soulèvent donc des questions cruciales quant à la viabilité d'une telle mesure mise en place à l’échelle nationale.

 

L’efficacité de la gratuité des transports demeure encore très discutée aujourd’hui. Tandis que dans certaines villes, elle fait son effet en diminuant le nombre de trajets en voiture et en améliorant l’accessibilité à la mobilité , dans d’autres agglomérations, elle fait l’effet inverse, en promouvant plutôt un passage aux transports en commun… pour les piétons ! Encore un peu de patience… D’ici quelques années, les communes bénéficieront enfin d’un recul assez conséquent pour mesurer le retour sur investissement et l’impact réel de la gratuité des transports en commun . Ces résultats permettront à la France d’agir en conséquence pour lutter contre l’émission de CO2 liée au transport.

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